Être médusé

Etymologie

L’expression « être médusé » signifie être stupéfait, c’est-à-dire être pétrifié d’étonnement. Cette expression peut sembler curieuse à première vue : on ne voit pas bien le rapport avec la méduse, ce petit animal marin urticant. Et bien c’est qu’il n’y en a pas! Elle fait en fait référence au mythe grec de la Gorgone Méduse.

Je te raconte l’histoire…

La Gorgone Méduse

Méduse est une Gorgone, une divinité primordiale qui a le pouvoir de pétrifier les mortels en un seul regard. Son autre caractéristique est qu’elle avait pour cheveux des serpents. Aucun culte ne lui était dédié mais son visage pouvait être représenté sur les frontons des temples, les boucliers (celui du héros grec de la guerre de Troie, Achille) ou les armures (celle de la déesse de la sagesse Athéna). Il servait à protéger du mauvais oeil celui qui le portait. Ce masque se nommait le Gorgonéion. Son visage est représenté dans l’Antiquité sous des traits effrayants et monstrueux. C’est surtout à partir de la Renaissance que l’apparence de Méduse fait l’objet de réinterprétations l’humanisant et la féminisant, lui donnant le rôle de la femme fatale.

Au départ Méduse était une belle jeune fille. Deux versions du mythe sont connues. La première raconte qu’elle était tellement belle que le dieu Poséidon, le maître des océans, s’en éprit. Méduse se fit ainsi violer dans un temple, en l’occurrence appartenant à la déesse Athéna (grande rivale de Poséidon). Outragée par cet acte impie (la violation de son sanctuaire et non le viol de l’innocente jeune fille), la déesse décida de punir… Méduse! C’est la double peine pour Méduse qui est alors transformée en terrifiante et hideuse Gorgone, punie pour avoir été victime d’un viol. L’autre version du mythe explique que Méduse était tellement fière de sa beauté et de sa sublime chevelure qu’elle aurait osé rivaliser avec Athéna elle-même ou que la déesse aurait tout simplement été jalouse de sa beauté. Pour la punir, la déesse aurait transformé ses cheveux et son regard. Moralité : sois pas trop belle et si tu peux pas faire autrement, sois belle et tais toi!

Méduse et Persée

C’est le héros Persée qui relève le défi de tuer la Gorgone Méduse (pour sauver sa mère, Danaé, d’un mariage forcé). Avec l’aide de sa protectrice, Athéna, le héros parvient jusqu’à la demeure de Méduse. Grâce aux reflets de son bouclier, il ne la regarde pas directement. Athéna guide sa main et il réussit à décapiter la Gorgone. Du sang de sa tête tranchée jaillit Pégase, le cheval ailé. Athéna récupérera la tête de Méduse, qui devient le Gorgonéion, pour orner son égide (son bouclier).

Athéna Parthénos, IIe-IIe s., Musée du Louvre

Réinterprétation du mythe

Le personnage de Méduse a effrayé autant que fasciné de l’Antiquité à nos jours. Son mythe et son image ont été diffusés et réinterprétés dans les arts, la mode et même la politique. Cette femme, considérée comme belle et dangereuse, est une source d’inspiration infini et parfois un modèle, notamment pour les féministes.

Gianni Versace, par exemple, en fit sa muse et l’égérie de sa marque dont le logo n’est autre que la tête de Méduse elle-même. C’est son aspect de femme fatale qui l’a inspiré.

Plus récemment, une statue contemporaine de Méduse, créée par l’artiste argentin Luciano Garbati, fit polémique à Manhattan. Elle a été installée devant la cour pénale de New York, où fut jugé Harvey Weinstein. Le sculpteur a ici revisité le mythe puisque c’est Méduse qui tient dans sa main la tête décapitée de Persée, symbolisant la lutte contre les violences sexuelles. Lors de sa candidature au programme new-yorkais «Art in the Parks», Luciano Garbati a déclaré que «pendant des millénaires, on disait aux femmes que si elles étaient violées, c’était de leur faute». Son oeuvre se veut ainsi être une icône de la justice. La sculpture a suscité beaucoup de réactions, notamment négatives, même du côté des féministes. Certaines personnes ont ainsi regretté que la tête coupée ne soit pas celle de Poséidon, le violeur de Méduse ou que la Gorgone soit représentée par une femme à la plastique parfaite alors que le mythe la dépeint monstrueuse.

Gauche : Sculpture de Méduse, réalisée par Luciano Garbati
Droite : Sculpture , réalisée par Benvenuto Cellini (qui inspira Garbati)

Bref, nous n’avons pas fini d’être médusés par ce personnage ambivalent, à la fois effrayant et séduisant, symbole de l’injustice faite aux femmes et de leur désir de revanche. #mytho #metoo

Réelles ou fantasmées, qui sont les Amazones ?

Aujourd’hui, je te parle des femmes les plus fascinantes et célèbres de l’histoire, les Amazones. Elles sont aujourd’hui THE symbole du féminisme et doivent une grande partie de leur notoriété au comics Wonder Woman. Sauf qu’en fait, avant d’envahir la culture populaire et d’incarner des valeurs féministes, le mythe des Amazones trouve son origine dans l’Antiquité, symbolisant alors l’antithèse de la civilisation et des valeurs portées par les Grecs (légèrement misogynes).

Je te raconte l’histoire…

La toute première source littéraire évoquant les Amazones est l’Iliade d’Homère (datée du VIIIesiècle av. J.-C.). Il est cependant très probable que le mythe se soit diffusé oralement bien avant cette époque. Des images de ces femmes guerrières (les badass de l’Antiquité clairement) sont connues depuis le VIIIesiècle av. J.-C. (la plus ancienne date de 700 av. J.-C., sur le bouclier de Nauplie, n° d’inventaire 4509) mais c’est à l’époque classique, entre le IVeet le Vesiècle av. J-.C. que les représentations des Amazones se multiplient. Le stéréotype amazonien évolue alors : après de longues guerres contre l’Empire perse, les Grecs, notamment les Athéniens, sortent vainqueurs. Du coup, pour bien montrer « qui est le patron », ils ne vont pas se priver de raconter leurs victoires, notamment en images. Les Amazones, comme les Perses, sont des Barbares, ils sont donc représentés avec les mêmes vêtements. En parallèle, des textes participent à la création et à la fixation de leur mythe dans l’Histoire.

La légende des Amazones a perduré jusqu’à aujourd’hui, oscillant entre symboles négatifs et positifs. Elles ont envahi la culture pop ces dernières années et sont devenues les représentantes des mouvements féministes et lesbiens. Dans cet article on va essayer de comprendre comment s’est construit le mythe et le stéréotype de ces super nanas, vues comme des femmes guerrières, indépendantes, violentes et tueuses d’hommes, incarnant à la fois un fantasme masculin et la peur du matriarcat.

Le mythe des Amazones

On va pas se le cacher, même si aujourd’hui la femme guerrière nous fait fantasmer, c’était pas trop la femme idéale dans l’Antiquité grecque. Pourquoi ? Non seulement c’était une Barbare, mais pire que ça, c’était une femme ! Faut quand même précisé que le mot « Barbare » désigne au départ, en grec, celui ou celle qui ne parle pas grec et qui n’est pas de culture grecque. En gros, les Barbares c’est pas des gens civilisés selon les critères des Grecs mais c’est pas non plus des hordes de sauvages sanguinaires comme le mot pourrait le laisser entendre aujourd’hui. Hérodote surnommait quand même les Amazones les « tueuses d’hommes » (pas super engageant pour ces messieurs). En tant que femmes, elles ne sont pas sensées s’émanciper (dans le monde grec en tout cas) et prendre la place des hommes. C’est tout le paradoxe des Amazones : ce sont bien des femmes mais elles occupent des fonctions normalement réservées aux hommes. Du coup, c’est un peu compliqué pour les mecs tout ça, puisqu’elles sont à la fois l’antithèse du fantasme masculin antique et un objet de désir. 

Que disent les mythes (oui parce qu’il y a de nombreux récits grecs sur le sujet, donc différentes versions comme toujours) ? Pour résumer, elles seraient originaires des rives de la mer noire ou d’Asie Mineure, l’actuelle Turquie. Ce sont des femmes guerrières, filles d’Arès (dieu de la guerre et du carnage chez les Grecs). Ça donne déjà un peu le ton. Les Amazones ne reconnaissaient la filiation que par la mère puisqu’elles vivaient dans une société matriarcale. Alors quand elles donnaient naissance à un garçon, on organisait pas une baby shower : soit elles le tuaient, soit elles le mutilaient en lui brisant les jambes, les bras ou en le rendant aveugle, c’est selon l’humeur (on rigole pas avec la dépression post-partum chez les Amazones). Cette jolie petite tradition avait pour but d’empêcher les hommes d’aller à la guerre et surtout d’éviter toute domination masculine dans leur société. Ces messieurs restaient donc gentiment à la maison pour servir ces dames et notamment en tant que mâles reproducteurs. Pour assurer leur descendance elles pouvaient aussi s’unir une fois par an aux hommes les plus beaux des peuples voisins. 

Selon Strabon (géographe et historien grec du Iersiècle av. J.-C./Iersiècle apr. J.-C.), les Amazones avaient un sein brûlé pour pouvoir plus facilement lancer le javelot et tirer à l’arc. En tant que femmes guerrières, elles sont effectivement toujours représentées armées, avec un bouclier, une lance, un arc et des flèches ou une double hache et souvent à cheval. Le récit de cet acte de mutilation volontaire contribue ainsi à forger l’image de badass de ces créatures fascinantes et monstrueuses aux yeux des Grecs. 

Le stéréotype de l’Amazone 

Depuis l’époque archaïque, de nombreux récits circulaient sur ces femmes combattantes qui étaient l’incarnation pour les Grecs de la gynécocratie (pouvoir exercé par les femmes) et qu’ils détestaient tant. Elles représentaient un monde renversé, l’exact opposé de la femme idéale grecque qui, pour la faire courte, est la bonne petite femme au foyer. Les Amazones sont d’abord représentées dans l’art grec avec des tuniques courtes, comme la déesse chasseresse Artémis, mais avec un sein dénudé (et non coupé). À l’époque les femmes ne se baladent pas en mini-jupes, sauf celles qui ont le droit de faire du sport, comme à Sparte par exemple (mais clairement ça courait pas les rues). Une femme respectable est couverte, littéralement, de la tête aux pieds. Bon, c’est pas pratique mais c’est pas comme si elles avaient un grand choix d’activités de toute façon. 

L’instant putassier antique ou comment tirer les cheveux par derrière en plein milieu d’un combat,
acte de bravoure ultime (Relief du musée archéologique du Pirée, IIesiècle av. J.-C.)

Après les guerres médiques (guerres qui opposèrent les Grecs contre les Perses entre 490 et 479 av. J.-C., on en voit un épisode dans le film 300), les artistes Athéniens ont souligné sur le plan visuel le rapprochement entre les Amazones et les Perses, deux peuples barbares : elles étaient désormais représentées en habits barbares et les Perses étaient volontiers féminisés. 

La petite combi léopard du barbare, indémodable (Vase du Metropolitan museum of art, 420 av. J.-C.)

Les Grecs ont enrichi le mythe avec un nouvel épisode dans la lutte contre les Amazones, celui de l’enlèvement de la reine des Amazones, Antiope, par le héros athénien Thésée. La scène de cet enlèvement symbolisait ainsi l’entrée de l’Amazone dans l’univers de la domination masculine. Sur les vases, Thésée attrape Antiope, de la même manière que le mari empoigne sa femme lors du mariage dans la Grèce antique. Et oui mesdames, le mariage symbolise en fait l’enlèvement de la femme de chez son père à son époux et c’est de là que viens la tradition de porter son épouse pour franchir le seuil de sa nouvelle maison. De toute façon on se posait pas franchement la question de l’amour ou du consentement à l’époque. Antiope tombera enceinte au passage. Et là encore on sait pas trop si elle a été violée ou si elle était ok (on se demande bien…). Le mythe de Thésée et de la reine Antiope est donc un mythe misogyne et moralisateur, instauré par les Athéniens au Veav. J.-C., montrant la domestication des Amazones par Thésée, c’est-à-dire la soumission de la femme et des Barbares par les Athéniens. Et c’est pas le seul mythe moralisateur et violent à l’encontre des Amazones. Les sources anciennes diffusent également abondamment la légende de deux autres amazoniennes (toutes des queen of course) qui vont bien se faire soumettre par le mâle grec. Celle de Penthésilée, qui se bat valeureusement aux côtés des Troyens pendant la guerre de Troie. Lors d’un combat singulier, Achille la tue. Le héros enlève alors le casque de la défunte et tombe aussitôt amoureux d’elle. Une autre reine amazone, Hippolyte, la plus connue des trois, fait quant à elle la rencontre du célèbre Héraclès (Hercule chez les Romains). L’un des 12 travaux du héros consiste à récupérer la ceinture de la reine que son père, le dieu Arès, lui a offert (au passage, la ceinture est un symbole de sexualité dans l’Antiquité). Du coup Héraclès tue toutes les Amazones, comme ça c’est réglé. En gros, ces histoires invitent gentiment toutes les femmes à bien rester à leur place, c’est-à-dire à la maison. 

Thésée et son pote, Pirithoos, c’est pas trop leur truc le consentement…Faut dire que le mariage et l’enlèvement c’est un peu la même tradition (Amphore du musée du Louvre, n° G197, 500-490 av. J.-C.)

La réalité historique 

Hérodote (historien grec du Vesiècle av. J.-C.) nous fournit une version historicisée de la légende des Amazones. Il nous dit qu’en 2000 av. J.-C., les tribus scythes, des peuples nomades eurasiens, occupent la Cappadoce (Turquie centrale). Au cours de plusieurs combats, les guerriers scythes sont exterminés. Leurs femmes, restées seules, ont alors pris les armes. 

On sait que des femmes guerrières ont bien existé. La reine d’Halicarnasse en Carie (région de l’actuelle Bodrum au sud-ouest de la Turquie), Artémisia I, a par exemple combattu contre les Grecs durant les guerres médiques. Première femme commandante sur des navires de guerre, elle dirigeait une partie de la flotte du roi perse Xerxès (gros big up pour la seule femme guerrière des guerres médiques, la grande classe…).

Des fouilles archéologiques menées en Russie et en Ukraine notamment ont mis au jour des tombes de femmes guerrières datées du IVesiècle av. J.-C. (elles auraient vécu en Sibérie entre 900 et 200 av. J.-C.). Elles ont été enterrées avec leurs armes. Une analyse des os de l’une d’entre elles a permis de révéler qu’elle était cavalière (à cause de ses fémurs courbés) et archère (sa cage thoracique est particulièrement développée) et certains squelettes ont de nombreuses traces de blessures. Dans l’une des tombes, de nombreux objets féminins, des bijoux notamment, ont été trouvés ainsi que des pointes de flèches, des lances et parfois des harnais de chevaux. On sait que dans cette région il y avait des femmes cavalières et archères et la forme des arcs retrouvés par les archéologues est similaire à ceux représentés sur les céramiques antiques. Bon après c’est clair qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que des femmes se battent chez des peuples de guerriers, même si leurs maris sont là pour prendre les armes. On connait ainsi d’autres tombes de femmes combattantes ailleurs dans le monde. Il faut aussi préciser qu’à côté de ces tombes féminines ont été mis au jour des tombes masculines, ce qui montre que ces femmes vivaient dans une société mixte et non matriarcale. 

Sépulture du cimetière de femme guerrière dans la région de Voronezh en Russie

Parmi les descriptions anciennes c’est le récit d’Hérodote qui semble être le plus réaliste. Il ne décrit jamais les Amazones comme des femmes n’ayant qu’un seul sein. D’ailleurs, c’est quoi cette histoire d’automutilation mammaire ? Vous l’aurez compris les Amazones étaient tout ce que détestaient les Grecs, des femmes d’abord, bien trop indépendantes et insoumises pour l’époque et en plus des Barbares dont les codes culturels étaient à l’opposé de la civilisation grecque. Les seins sont le symbole par excellence de la féminité, l’ablation de l’un d’eux symbolise donc une sorte de semi-féminité chez ces femmes au comportement trop viril. D’ailleurs, Hérodote ne décrit pas non plus une société matriarcale particulièrement violente envers les hommes mais simplement celle de femmes guerrières. Ces femmes ne semblaient en réalité ni exclure ni dominer les hommes mais seulement se comporter comme eux. Elles étaient juste féministes en fait… (notons d’ailleurs que cette confusion est toujours d’actualité chez les anti-féministes).

Les Amazones dans la culture pop

Si le mythe des Amazones vient de l’Antiquité, il ne cessa d’être convoqué dans la littérature à la Renaissance et à l’époque des Lumières notamment. Les femmes exerçant un certain pouvoir et ayant quelques prétentions intellectuelles, donc évoluant dans des sphères normalement réservées aux hommes, ont ainsi été comparées à des Amazones, ce qui, à l’époque, était pas franchement un compliment. Comme pour l’histoire du sein coupé, il s’agissait de montrer que ces femmes perdaient leur féminité et étaient donc ridicules à vouloir occuper des fonctions destinées naturellement aux hommes ; une femme insoumise est une femme trop virile, donc non seulement indésirable mais surtout dangereuse pour l’ordre établi, c’est à dire pour le patriarcat. L’image de l’Amazone a ainsi souvent eu une connotation négative.

La réception de la figure de l’Amazone connait un revirement dans les années 70, avec les mouvements féministes et lesbiens. Le symbole de la femme guerrière leur donne une histoire et une légitimité. Depuis les 1990, leur image inonde la culture pop : les Amazones sont alors les représentantes de l’indépendance et de la réussite des femmes. Pourtant, si on regarde de près quelques Amazones des temps modernes, on se rend vite compte du paradoxe de leur image. Prenons par exemple Wonder Woman et Xéna, nos héroïnes à toutes depuis l’enfance. 

Personnage de comics créé dans les années 40, Wonder Woman est aussi l’héroïne de films depuis les années 2000 (le dernier date de 2017 et est réalisé par Patty Jenkins). L’histoire est assez binaire : Diana, fille de la reine des Amazones, vit sur une île où les hommes sont interdits. Suite à l’irruption d’un jeune et joli garçon, elle va quitter son joli petit pays enchanté pour combattre le mal à ses côtés et sauver le monde. Bon évidemment elle a des pouvoirs de super héroïne (parce que c’est bien sympa l’arc et les flèches mais c’est un peu léger pour sauver le monde). La morale de l’histoire ? Wonder Woman, qui est bien naïve au global, sort du monde des Amazones, physiquement et moralement, donc d’un monde non mixte, pour rétablir le contact avec les hommes, celui de la mixité.

Ça n’a quand même pas l’air très confortable cette petite armure moulante pour courir… ah pardon, on s’en fout, tant que c’est sexy…
(extrait du film Wonder Woman de Patty Jenkins, 2017)

Xéna est l’héroïne d’une série américaine et néo-zélandaise diffusée entre 1995 et 2001 et réalisée par John Schulian et Robert Tapert. C’est une princesse guerrière, anciennement combattante du côté obscur (mais ça c’était avant). C’est pas une Amazone à proprement parler mais c’est une Amazone dans l’âme. Son personnage est plus complexe que Wonder Woman : Xéna est bisexuelle (elle entretient notamment une relation avec Gabrielle, sa besty de combat) et elle est assez « masculine » dans son attitude de manière générale. Physiquement elle est aussi très costaud, surtout en comparaison des Amazones qu’elle rencontre tout au long de ses aventures. Malgré tout, elle est toujours habillée hyper sexy comme toutes les femmes de la série (faut pas déconner non plus). On l’a dit, les guerrières ça porte des mini jupes, c’est plus pratique !

Xéna, elle est vraiment pas contente
(extrait de la série Xéna, la guerrière de John Schulian et Robert Tapert, 1995).

Ces deux personnages féminins ont plusieurs choses en commun. Ce sont des princesses et des femmes guerrières qui luttent contre les forces du mal. Elles sont donc presque toujours représentées en train de combattre et portant une armure. Et c’est là que ça coince. Les Amazones sont toujours montrées hyper sexualisées, surtout au cinéma où on veut voir du glamour et du sexy, mais le plus intéressant c’est qu’à travers ces personnages de fictions modernes on essaie de prouver malgré tout que la femme peut se comporter comme un homme puisqu’elle est courageuse et fait la guerre (pour la faire courte). On plaque donc des caractéristiques dites masculines (le courage, la violence, l’héroïsme…) sur un corps de femmes, qui doit néanmoins rester sexy pour que l’on puisse (surtout les hommes) projeter nos fantasmes dessus. Il y a donc toujours cette idée que la femme s’émancipe en copiant l’attitude de l’homme, donc en voulant devenir comme lui et c’est bien normal dans une société où c’est l’homme qui détient toutes les valeurs de la réussite morale et matérielle.

Alors, les Amazones, ces guerrières barbares, les « tueuses d’hommes », ont-elles réellement existé ou sont-elles issues de l’imaginaire des Grecs de l’Antiquité ? Longtemps considérées comme un simple mythe tout droit sorti de l’imagination grecque, on sait aujourd’hui que des femmes ressemblant aux Amazones ont véritablement existé. Sans aller jusqu’à penser qu’elles ont pu constituer une société matriarcale et exterminer tous les hommes sur leur passage (là on est clairement dans la légende misogyne), l’archéologie a prouvé que les femmes combattantes n’étaient pas un mythe. Comme dans toute mythologie, la question centrale n’est pas de savoir si les Amazones telles qu’elles sont décrites dans les textes et les images antiques sont bien réelles, mais de comprendre pourquoi un peuple a éprouvé le besoin de créer cette légende et quel est le noyau historique. De l’Antiquité à aujourd’hui ces femmes fortes, indépendantes et insoumises fascinent autant qu’elles effraient car elles sont les représentantes d’un monde inversé : l’inverse de la femme idéale et l’inverse d’une société civilisée. Le mythe des Amazones atteste ainsi des différentes attitudes sociales face à la distinction de sexe. C’est donc, encore et toujours, la question du genre qui est posée. C’est ce discours différentialiste qui montre bien que le combat des féministes, pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, est loin d’être gagné. 

Les Amazones ont donc bien existé, si l’on entend le nom dans un sens générique de « femmes guerrières ». Si cette expression peut sembler inadaptée dans notre société moderne (même si bien entendu il existe encore, partout dans le monde, de véritables femmes combattantes), elle peut être comprise de mille et une façons : femmes insoumises, indépendantes, fortes, courageuses, intelligentes, ambitieuses, déterminées… Bref, nous sommes toutes les filles des Amazones.

La petite histoire du poil chez les Grecs (1)

Aujourd’hui on s’intéresse aux poils. « T’es épilée, pas épilée ?  » (#Dikkenek) La question n’ a jamais autant suscité de débats qu’aujourd’hui. Si l’épilation est chose courante, en particulier pour les femmes, le naturel, et donc le poil, revient en force ces dernières années. Chez les hommes, il est stylé : t’as la flemme de te raser la barbe ? T’es hipster. Chez les femmes, il est controversé : du poil sur le corps d’une femme ? Au mieux t’es roots, sinon négligée, ou pire féministe! Plus qu’une mode, le poil est un symbole, celui de l’appartenance à un groupe ou d’un engagement pour ou contre une idée, une morale, une politique… Et tu sais quoi ? C’est pas nouveau. Arborer un corps avec ou sans poils a toujours eu une signification.

Je te raconte l’histoire…

LA SYMBOLIQUE DU POIL

La question de l’épilation n’est pas qu’une affaire de mode, c’est aussi hautement symbolique à toutes les époques. Pour les Égyptiens, le poil était impur. Hommes et femmes s’épilaient donc intégralement. Pour les Grecs, il était le symbole de la virilité, donc du courage. Les femmes devaient s’en débarrasser alors que les hommes arboraient la barbe fièrement. Celle-ci évoquait également le statut social de celui qui la portait : les hommes libres étaient barbus, les esclaves se rasaient. Un citoyen grec en âge d’avoir une barbe ne pouvait donc se la raser sous peine de passer pour un lâche (sur le champ de bataille notamment) ou pour un homme de rang inférieur. Seul Alexandre Le Grand se permettra le rasage de près, lançant la mode durablement. Petite folie impériale. 

L’EPILATION, UNE AFFAIRE DE FEMME ?

On sait que l’épilation était pratiquée dès la Préhistoire car des pinces à épiler ont été retrouvées dans des sépultures. Mais c’est dans la Grèce antique, vers 500 avant J.-C., que l’épilation se démocratise : tout le monde semble désormais s’épiler, quels que soient ses moyens ou son statut social. 

Les Grecs peuvent se rendre chez le barbier, dans son échoppe, ou se faire épiler à domicile. Les femmes s’épilaient les aisselles, les jambes et le pubis. On n’a rien inventé! Les hommes grecs en revanche n’étaient pas très adeptes de l’épilation en général, contrairement aux Romains qui pouvaient s’épiler intégralement. On sait qu’ils portaient la barbe (hipsters avant l’heure), pourtant si vous regardez bien les statues grecques masculines dans les musées, vous remarquez qu’ils sont tous imberbes. Pourquoi ce paradoxe ? Tout simplement parce que l’art grec n’a pas vocation à montrer la réalité des corps mais un idéal de beauté sublimé. Dans la vraie vie, le poil est synonyme de courage et de sagesse, mais c’est le corps glabre qui suscite l’admiration et l’érotisme. Les hommes sont donc tous représentés dans la statuaire jeunes, athlétiques et imberbes, beaux comme des dieux grecs. On va pas se mentir, la réalité devait faire un peu moins rêver…

Discobole, IIeapr. J.-C., British Museum

TECHNIQUES D’EPILATION

Outre l’utilisation de la pince à épiler, facile mais pas franchement rapide, d’autres techniques sont utilisées par les Grecs pour s’arracher le poil. Attention, âmes sensibles, passez votre chemin… Bien sûr, il y avait le rasoir, classique et indémodable. Ils pouvaient aussi utiliser l’ancêtre de la crème épilatoire, un produit fabriqué à base de farine de fève ou de poix. On trouve aussi des recettes avec de la chaux et du sulfure d’arsenic. Bon là c’est sûr ça tue le poil … et ta peau au passage ! On brûlait également les poils à la lampe à huile (donc à la flamme), ce qui devait demander une grande dextérité et générer pas mal d’accidents ! Le proverbe « il faut souffrir pour être belle » n’a jamais été aussi vrai.

On est d’accord pour dire que finalement nos séances d’épilation ne sont pas si terribles…

L’énigmatique Artémis d’Éphèse

Aujourd’hui, cher lecteur, je te raconte l’histoire de l’incroyable déesse d’Éphèse : Artémis Éphésia. Ça se passe en Ionie, une région de la côte ouest de la Turquie actuelle (appelée jadis Asie Mineure). Oui parce que dans l’Antiquité, le monde grec était bien plus grand que la Grèce actuelle. Toute la côte ouest de la Turquie faisait notamment partie de ce monde hellénisé qui nous a laissé tant de remarquables vestiges. La cité d’Éphèse était déjà célèbre dans l’Antiquité, en partie à cause du physique déroutant de sa déesse locale, Artémis Éphésia. Aujourd’hui Éphèse est le site archéologique le plus visité de Turquie et les historiens et archéologues sont toujours autant interloqués par les ornements énigmatiques que portent la déesse.

Je te raconte l’histoire…

Le voyageur Pausanias disait, sur le sanctuaire d’Artémis à Éphèse : “Trois choses contribuent à [sa] réputation : la grandeur du temple, qui dépasse toutes les constructions humaines, la splendeur de la ville d’Éphèse et la présence de la déesse”.

Le sanctuaire a été établi sur le site d’Éphèse très tôt. Plusieurs temples d’Artémis se sont succédés ; le plus ancien daterait du VIIIe siècle avant J.-C. Mais c’est au VIe siècle, quand le roi de Lydie Crésus (oui oui, celui-là même que tu connais parce qu’il est riche) fit construire le temple monumental, que l’édifice entre dans l’histoire, parmi les Sept Merveilles du monde antique.

La liste des Sept Merveilles du monde a été fixée par les auteurs de l’Antiquité. L’historien du Ve siècle avant J.-C., Hérodote, est le premier à les décrire, mais c’est Philon de Byzance qui fixe la liste au IIIe siècle avant J.-C. :

  • Les pyramides de Khéops à Memphis (Égypte), érigées il y a 4500 ans ; c’est la seule merveille encore debout aujourd’hui.
  • Les jardins suspendus de Babylone (Mésopotamie, Irak actuelle) datant du  VIsiècle avant J.-C. et totalement disparus ; le roi Nabuchodonosor II fait construire ces jardins pour rappeler à son épouse, Amytis de Médie, les montagnes boisées de son pays natal.
  • La statue chryséléphantine (en or et en ivoire) de Zeus dans son temple à Olympie (Grèce) en 436 avant J.-C., sculptée par le célèbre Phidias, dont il ne reste aujourd’hui plus rien.
  • Le temple d’Artémis à Éphèse (Ionie, Turquie actuelle) en 560 avant J.-C. ; des vestiges sont visibles sur place, au musée de Selçuk (Turquie) et au British Museum (Londres).
  • Le mausolée d’Halicarnasse, tombe monumentale du dynaste Mausole (Carie, Turquie actuelle) au IVe avant J.-C. ; quelques vestiges sont encore visibles sur place et au British Museum (Londres).
  • La statue en bronze du dieu de l’île de Rhodes, Hélios, aussi nommé le “colosse de Rhodes” (Grèce) en 292 avant J.-C., aujourd’hui entièrement disparue.
  • Le phare d’Alexandrie (Égypte) datant de 299 ou 289 avant J.-C., dont la construction dura 15 ans ; des vestiges ont été identifiés sur place.

Bref, c’est la classe de faire partie du petit nombre d’élus de cette liste : non seulement ça augmentait la popularité des cités dans lesquelles se trouvaient ces merveilles, mais en plus ça attirait des touristes. On dit merci à Philon pour la pub !

Le culte d’Artémis Éphésia

La première chose à savoir sur les divinités de la Grèce antique, pas seulement sur l’Artémis d’Éphèse, c’est qu’elles portent des petits surnoms. Pour faire simple, quand un dieu ou une déesse ne porte qu’un seul nom (= un théonyme : Zeus, Athéna…), il renvoie à un personnage mythologique, un référent abstrait à qui l’on ne rend pas un culte. Ce sont des représentations génériques du panthéon grec, intelligibles pour tous les Grecs et symboles de leur culture commune. Par contre, quand une divinité porte un théonyme + un surnom (= épiclèse/épithète : Artémis Éphésia, Zeus Boulaios…), alors là c’est du sérieux. L’épiclèse associe forcément un dieu ou une déesse à un culte, donc à un sanctuaire. Ce surnom renvoie à une fonction précise, une particularité ou la localité d’origine de la divinité. Artémis Éphésia est donc THE déesse d’Éphèse. Il existe ainsi des centaines d’épiclèses différentes pour chaque dieu et déesse grecs, spécifiant leur domaine d’action en fonction des lieux où ils sont honorés. On peut donc choisir d’honorer, en fonction de ses besoins du moment, tel dieu et/ou telle déesse en particulier, sans toutefois ne jamais oublier la divinité principale (= tutélaire) de sa cité, la protectrice en chef. Ainsi, Artémis est Éphésia (« éphésienne ») à Éphèse, Sôteira (« sauveuse ») à Athènes, Agrotéra (« chasseresse ») à Thespies, Paidotrophos (« éleveuse d’enfant ») à Apollonia…

Le culte d’Artémis Éphésia a connu un grand succès, surtout à partir de l’époque hellénistique (IVe-Ier siècle av. J.-C.), en Asie Mineure mais aussi dans l’ensemble du monde grec. De nombreuses cités hellénisées ont donc commencé à copier l’image de l’éphésienne sur leur propre monnaie. Le rayonnement de la cité, la splendeur de son temple (l’Artémision), et l’image « atypique » (déconcertante) de sa déesse contribuèrent à faire d’Éphèse une destination intrigante et attractive, haut lieu du tourisme dès l’Antiquité.

Durant le mois grec Artémision, des fêtes grandioses en l’honneur de la déesse, protectrice de la cité, étaient organisées : les Éphésia. Comme dans toutes les fêtes  religieuses antiques, il y avait d’abord une procession. En gros, c’est un grand défilé très festif rassemblant tous les habitants d’Éphèse et traversant la cité pour se rendre jusqu’au sanctuaire de la déesse (sa maison).  On y conduit, en tête de cortège, les animaux que les prêtres vont ensuite sacrifier en l’honneur d’Artémis (le concept du végétarisme n’est pas trop en vogue à l’époque). Après avoir tué les victimes dans le respect des rites du sanctuaire, un grand banquet communautaire est organisé : les différentes parties de l’animal sont distribuées, certaines reviennent aux dieux (elles sont alors brûlées) et le reste est réparti entre les participants, en fonction de leur statut social. Des concours athlétiques et poétiques ont également lieu pour célébrer la déesse et souder les liens de la communauté.

Des cultes à mystères étaient également consacrés à la déesse. Comme leur nom l’indique, il s’agissait de cérémonies secrètes dont seuls les initiés connaissaient les rites.  Ces rituels religieux étaient originaires d’Orient et étaient pratiqués hors du cadre traditionnel de la cité. Le secret a tellement été bien gardé qu’aujourd’hui encore on ne sait pas très bien comment se déroulait exactement cette initiation aux mystères.

Même si la configuration du sanctuaire et les rites sacrés dédiés à Artémis Éphésia sont de tradition grecque, ils ont cependant maintenu des particularités locales (que les autres Grecs, ceux qui ne venaient pas d’Asie Mineure, qualifiaient volontiers de « barbares »). Elles sont particulièrement marquées ici, comme la présence d’eunuques au sein du personnel du culte (sous la domination des Perses, les prêtres de la déesse, nommés les Mégabyzes, étaient castrés) et l’image de la statue divine, qui est à l’opposé des codes traditionnels et artistiques grecs de l’époque.

Une statue hors normes

Les nombreuses représentations conservées d’Artémis Éphésia (statues, statuettes, monnaies, etc…) témoignent de la complexité et des origines non grecques de cette déesse. En effet, elle n’a de grec que le nom. Même si des variantes sont observables sur les images qui ont été conservées aux époques hellénistique et romaine, des éléments communs caractérisent le vêtement et les attributs de la déesse, évoquant certainement la nature et les champs d’action de cette Artémis à l’allure orientale.

Elle porte, sur certaines statues, une couronne en forme de remparts ou de temple, symbolisant son rôle de protectrice et de patronne de la cité d’Éphèse. La déesse porte toujours autour du cou un imposant collier, en forme de guirlande de fruits ou de graines, qui symboliserait la sphère de la fertilité. On y voit dépasser toutes sortes de pendentifs, ayant généralement la forme de glands ou de perles. Les signes du zodiaque sont parfois représentés sur le vêtement, en-dessous de la guirlande. La statue porte une longue tenue qui lui gaine le corps jusqu’aux pieds, appelée épendytès, ornée de bustes ou de têtes d’animaux, réels et mythologiques, indiquant que la déesse est associée à la nature en tant que protectrice de la faune. Sa posture figée évoque les statues de cultes plus anciennes (archaïques).

L’élément le plus intrigant et le plus difficile à interpréter est la profusion de protubérances accumulées sur le buste de la statue. De formes généralement ovoïdes et pendantes et de tailles inégales, elles sont réparties sur plusieurs rangs, à l’avant du buste et en-dessous de l’emplacement attendu de la poitrine. Ces excroissances ne sont pas des parties du corps de la déesse mais des attributs décorant le vêtement, comme le montre la statue de Naples (ci-dessous) dont la peau de la déesse est représentée très foncée (visage, mains et pieds) tandis que les protubérances sont bien plus claires, comme le reste de sa tenue.

Plusieurs interprétations ont été proposées afin de comprendre ce qu’étaient ces éléments que l’on ne trouve que sur les images des divinités d’Anatolie. Certains y ont vu des fruits, des œufs (d’abeilles ou d’autruche), des perles d’ambre, un plastron,  des sacs en cuir, des vases, des seins ou encore des testicules de taureaux. L’identification des protubérances éphésiennes est encore aujourd’hui source de débats enflammés auprès des historiens des religions qui ont bien du mal à s’accorder sur l’interprétation à donner à de telles caractéristiques divines.

Significations de ces attributs divins

Que représente donc cette accumulation de symboles et d’attributs ornant les statues de l’Artémis d’Éphèse ? Il est difficile de répondre à cette question tant les hypothèses sont nombreuses et incertaines. Tous les ornements sur la statue de la déesse renvoient, à n’en pas douter, aux champs d’action de l’Artémis d’Éphèse qui possède probablement une ou plusieurs fonctions communes avec la déesse traditionnelle du panthéon grecque. Celle-ci est notamment la maîtresse des animaux, caractéristique certainement symbolisée par le bestiaire sur le vêtement des statues d’Éphèse.

Les fruits et les graines représentent généralement l’abondance et la fertilité, tout comme probablement la multitude de protubérances accrochées sur le vêtement de l’éphésienne. Ces dernières ont ainsi été parfois identifiées à des fruits ou à des glands, mais elles ne ressemblent pas à ces mêmes éléments qui ornent le vêtement et le collier divins et dont l’identification ne fait aucun doute.

La forme des protubérances pourrait évoquer des oeufs, en particulier ceux d’abeilles, insectes qui sont le symbole de la déesse à Éphèse. Leur taille énorme a laissé penser à d’autres chercheurs qu’il s’agirait plutôt d’oeufs d’autruche, même si l’on ne comprend pas très bien ce que vient faire cet animal dans l’histoire… On voit toutefois sur certaines statues que les ornements sont pendants et semblent plus volontiers représenter quelques chose de plus mou que des oeufs.

Certains ont aussi pensé qu’il s’agissait de perles d’ambre car on en a trouvé un grand nombre dans le temple de la déesse. Elles étaient très certainement accrochées au vêtement ou aux colliers sur la statue mais rien ne permet d’en conclure que c’est bien ces ornements qui sont représentés à une échelle bien plus grande ici. Une sorte de petit anneau est par ailleurs généralement visible sur ces perles pour permettre de les attacher, ce qui ne semble pas être le cas des protubérances d’Artémis.

L’idée qu’il pourrait s’agir de sacs ou de plastrons fait en revanche référence à un tout autre univers, bien loin de celui de la fertilité. Sur certaines représentations Hittites, les rois ou les dieux portent parfois des sortes de sacoches (= kurşa), symboles de leur pouvoir. Le lien avec la déesse éphésienne est ici bien difficile à faire. Non seulement ces protubérances ne ressemblent pas vraiment à ces sacs, mais on ne comprend pas bien pourquoi ils auraient été représentés de cette manière sur les statues d’Artémis et le lien qu’ils pourraient avoir avec l’ensemble. Le plastron quant à lui fait référence à l’univers de la guerre. Si certaines armures présentent des sortes de bosses, là encore, ni la sphère guerrière, ni la forme des protubérances de ces plastrons ne semblent évoquer les attributs Artémis Éphésia.

L’assimilation de ces excroissances à des petits vases grecs (= alabastres) de formes rondes ou ovales est intéressante. On connait en effet des figurines en terres cuites représentant des femmes, peut-être des déesses, portant des colliers dont les pendentifs ont une forme ovoïde laissant penser qu’il s’agirait de vases. Hors, ces colliers-vases sont typiques des statuettes de Sicile (ci-desssous) et non d’Anatolie. Les deux types sont clairement distincts. Artémis Éphésia porte elle aussi un collier mais il est complètement différent et indépendant des autres protubérances qui se trouvent sur le vêtement.

L’hypothèse des seins est celle qui a connu le plus grand succès et qui a valu le surnom de déesse “polymaste” à Artémis Éphésia, c’est-à-dire possédant des seins surnuméraires. Il semblait alors évident à de nombreux chercheurs que cette déesse était associée à la fertilité et qu’elle ne pouvait donc n’être rien d’autre qu’une grande déesse mère nourricière bardée de mamelles. Cette interprétation est aujourd’hui largement remise en question (et clairement dépassée). Déjà parce que, comme je l’ai dit plus haut, ce ne sont pas des parties du corps de la déesse mais des attributs (placés sur le vêtement) symbolisant le domaine d’intervention d’Artémis. Et puis on sait que des dieux portent aussi ces attributs en Carie (Zeus Labraundos et Zeus Lepsynos par exemple). Le genre de la divinité n’a donc rien à voir dans cette histoire. Il faut aussi souligner que, d’un point de vue strictement anatomique, ces attributs ne ressemblent pas franchement à des seins : leur forme et l’absence de tétons ne trompent pas. Enfin, les mamelles ne sont pas les seules éléments à symboliser la fertilité.

C’est aussi le cas des testicules de taureaux, dont la forme semble correspondre davantage à ce qui est figuré sur les statues éphésiennes. L’animal, et en particulier cette partie de son corps, est associé à des divinités et à des rites de fertilité dans de nombreuses civilisations de l’Antiquité. Les prêtres de la déesse de la fertilité Cybèle et de son époux divin Attis, les Galles, étaient ainsi castrés (comme les grands prêtres d’Artémis à Éphèse).

Cela fait-il du sens d’essayer de déterminer ce que représentent ces excroissances à partir de leur forme alors que rien ne semble être fait sur ces statues pour reproduire quoi que ce soit de réel ? Et pour cause, ce n’est pas le but des statues divines. Elles sont un symbole, pas une reproduction pur et simple de la réalité. Personnellement, je crois simplement que la signification globale des riches ornements d’Artémis Éphésia nous échappe, à nous modernes, parce qu’ils ne sont pas grecs et qu’ils sont d’une grande complexité. Nous essayons à tout prix d’y trouver de la cohérence, du sens et pire, une explication rationnelle, alors que nous ne comprenons ni le contexte de ce culte, ni le processus d’élaboration de ces images.

Ce que l’on sait :

  • Ces images sont des productions originaires et caractéristiques de l’Anatolie.
  • Elles montrent des statues au style très ancien mais ont été produites à des dates postérieures à l’époque archaïque. Elles sont donc « archaïsantes », c’est-à-dire imitant un style plus vieux qu’elles ne le sont (comme quand on achète des vêtements neufs déjà usés pour faire « vintage »).
  • Ces images témoignent de la volonté de la cité de mettre en avant l’ancienneté (qu’elle soit réelle ou reconstruite de façon artificielle) et les origines anatoliennes du culte.
  • Le nombre anormalement élevé de protubérances, les éléments floraux et animaliers font vraisemblablement référence au domaine de la nature et de l’abondance, donc à la sphère de la fertilité. 

Nous n’en savons aujourd’hui guère plus sur cette énigmatique déesse, ce qui ne nous empêche pas d’admirer sa beauté, aussi somptueuse qu’hors normes.

T’as pas tout compris ? C’est par ici :

  • Anatolie : (aussi appelé Asie Mineure) vaste territoire situé à l’extrémité occidentale de l’Asie. Cela correspond à peu près à la Turquie actuelle.
  • Attribut  : objet symbolique associé à une divinité (le foudre de Zeus, la chouette d’Athéna…).
  • Crésus (596-546 avant .J.-C.) : roi de Lydie (région du sud-ouest de la Turquie actuelle). L’une des villes de son royaume était construite à proximité de la rivière Pactole, naturellement aurifère, ce qui assura au roi une fortune colossale. D’où aujourd’hui l’expression être « riche comme Crésus ».
  • Époque hellénistique (323-31 avant J.-C.) : période qui fait suite aux conquêtes d’Alexandre Le Grand (323 avant J.-C.) jusqu’à la période romaine (victoire d’Octave, futur empereur Auguste, sur Cléopâtre et Marc-Antoine en 31 avant J.-C.).
  • Hérodote (485-420 avant J.-C.) : auteur grec qui vécut au siècle de Périclès, originaire d’Halicarnasse en Carie (Turquie actuelle). Il est qualifié de “père de l’histoire” par Cicéron. Il écrit les Histoires, ou Enquête, récit rapportant les conflits entre Grecs et Barbares durant les guerres médiques.
  • Hittites : peuple d’Anatolie (actuelle Turquie) ayant vécus au IImillénaire avant J.-C.
  • Khéops : deuxième roi de la IVe dynastie de l’Ancien Empire d’Egypte. Il aurait régné aux alentours de 2600 avant J.-C. Il est connu pour être le commanditaire de la grande pyramide de Gizeh, l’une des Sept Merveilles du monde.
  • Mausole (410-453 avant J.-C.) : souverain (satrape) de Carie (région du sud-ouest de la Turquie actuelle) qui établit la capitale dans la ville d’Halicarnasse (actuelle Bodrum). Il serait le commanditaire du Mausolée d’Halicarnasse, son tombeau monumental classé parmi les Sept Merveilles du monde.
  • Nabuchodonosor II : est le roi de l’Empire néo-babylonien entre 605 et 562 avant J.-C. On lui attribue la construction des Jardins Suspendus de Babylone, l’une des Sept Merveilles du monde. D’après la Bible hébraïque et l’Ancien Testament, il serait le destructeur du Temple de Salomon à Jérusalem.
  • Pausanias (110/115-180 après J.-C.) : géographe et voyageur grec de l’Antiquité. Il écrivit une Description de la Grèce ou Périégèse.
  • Phidias (490-430 avant J.-C.) : célèbre sculpteur, orfèvre et peintre grec. Il réalisa notamment la statue d’Athéna Parthénos (dans le Parthénon) et de Zeus Olympios (à Olympie).
  • Philon de Byzance (280-220 avant J.-C.) : scientifique et ingénieur grec, auteur du De septem spectaculis ou De septem mundi miraculis, répertoriant la liste des Sept Merveilles du monde.